La chronique de
Je Ne Suis Pas
Super Woman

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Langue de poche

25 juin 2022

 

Je pense pouvoir l’affirmer : je n’ai jamais eu ma langue dans ma poche. C’est naturel, chez moi. Tant mieux, d’un point de vue de l’hygiène. (Comment savoir ce que ma langue risquerait de rencontrer dans ladite poche ? Imaginez qu’elle se retrouve nez à nez avec un vieux mouchoir !) 


Bref, ma langue, dans la mesure du possible, reste évidemment bien arrimée dans ma bouche, mais alterne tout de même roupillons au palais et danses folkloriques au grand air. Hé oui, je suis bavarde, que voulez-vous ? J’aime bien jouer avec ma langue. Avec les mots, plus précisément. Car, au sens premier du terme, à trop faire gigoter ma lavette, celle-ci souffre de crampes (c’est comme quand j’ai un petit morceau de noisette calé entre deux dents et que j’ai la flemme d’aller cherche un cure-dents… j’essaie par tous les moyens d’intercaler le bout de ma langue pour dénicher le trésor, mais elle en ressort, presque chaque fois, courbaturée et les mains vides – façon de parler, bien entendu). Certains – les plus curieux, à défaut d’être les plus intelligents – d’entre vous me demanderont : « Et t’as essayé en mettant ta langue en rouleau ? ». Je leur répondrai : « Bien évidemment », fière comme une guenon d’être capable d’une telle prouesse (puisque j’ai appris, vers dix ans, grâce à un programme TV extrêmement instructif, nommé « Les Razmoket », que tout le monde n’a pas la faculté de former une cigarette russe avec sa langue… – j’espère que l’adjectif utilisé ne choquera personne d’entre vous). Je ne vous avouerai pas, par contre, que je ne sais ni faire bouger mes oreilles ni cligner de l’œil gauche (personne n’est parfait…). 


Où en étais-je ? Ah oui, voilà ! Une langue en poche, ce n’est pas hygiénique, certes. Cependant, quitte à la dérouler, autant procéder avec délicatesse. J’ai beau jacasser comme une pie, ou comme un perroquet (ça, c’est quand je ne comprends pas moi-même ce que je raconte, en général), je ne trouve aucun plaisir à faire ma langue de vipère. D’ailleurs, quand j’en entends une siffler (et ça siffle encore plus qu’un prof de gym ou qu’un train, croyez-moi), j’ai juste envie d’ouvrir une usine de boules Quies (ou d’arsenic… ça dépend de l’humeur du jour).  

En revanche, les langues de bœuf, bien qu’elles ne soient pas dans la tendance veggie actuelle, n’ont rien pour me déplaire. Surtout avec une petite sauce bien préparée. (Notez que Chouchou serait mis au courant, et même responsable de cette langue étrangère dans ma bouche.) 


Ma langue n’est ni plus belle, ni plus longue, ni plus originale, ni plus rouge que celle des autres. Elle non plus n’est pas Super Woman (mais peut-être que si je lui accrochais une petite cape… non, oubliez cette idée ridicule !). Elle aussi a beaucoup à apprendre. Elle aussi commet de nombreuses erreurs.  

Je n’ai pas d’enfant, mais j’ai une langue que je tente d’éduquer, de dompter même, au quotidien. Et ce n’est pas non plus le métier le plus aisé au monde. Elle se rebelle, passant alternativement du stade du « non » à l’adolescence bougonne. Cependant, je tiens bon, je ne me décourage pas. J’espère que quand elle et moi serons vraiment devenues grandes (en gardant nos proportions respectives, de préférence… faute de quoi j’en mourrais probablement étouffée), nous parviendrons à nous exprimer avec clarté, aisance, sincérité, conviction et assertivité. J’espère pouvoir traduire les tourbillons d’émotion et les pensées qui m’envahissent au quotidien. J’espère pouvoir répondre avec respect de l’autre et de moi-même (et si possible, en présence de mon interlocuteur ! Combien de fois ne formulai-je pas une repartie des heures, voire des jours, après la fin d’une conversation !). 


Mais surtout, j’aimerais aussi qu’on apprenne toutes les deux, elle et moi, à se mettre un peu plus entre parenthèses. À appuyer sur pause notre incessant babillage, pour pouvoir enfin écouter un peu plus les autres… Un beau challenge que j’aimerais pouvoir relever. Peut-être que ça vaudrait la peine, finalement, de dépoussiérer une poche ou l’autre pour y faire dormir ma langue, laissant mes oreilles et mon cœur prendre le relais pour vous écouter, vraiment !